Chaque année, le château de Chillon ferraille pour le titre d’attraction romande la plus populaire – 432 000 visiteurs en 2019. Pendant ce temps, lui se calfeutre dans la paroi rocheuse, juste de l’autre côté de la chaussée. Comme tombé aux oubliettes. Lui, c’est le fort de Chillon, édifice militaire emblématique de la stratégie de défense helvétique pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mis au rebut en 1994, déclassé "secret défense" en 2001, il sera finalement cédé à un groupe privé en 2010. Il était pourtant écrit que l’ouvrage retrouverait ses lettres de noblesse. A l’automne 2020, un musée unique en son genre ouvrira ses portes en son sein, dédié à la stratégie militaire (voir ci-après). De quoi faire de l’ombre à son fieffé voisin médiéval? Ce serait de bonne guerre, tant l’opaque époque de la mobilisation émoustille moins l’imaginaire que l’épique époque des chevaliers.

Près de 21 000 ouvrages fortifiés seront construits entre 1940 et la fin de la guerre

La belliqueuse au bois dormant
La "mob", un épisode aussi fascinant que troublé, dont seuls les plus de 80 ans se souviennent. Décrétée le 1er septembre 1939, alors que le troisième Reich envahit la Pologne et que l’Europe bascule dans la guerre, elle durera presque six ans. Jusqu’à la capitulation de l’Allemagne. Claquemuré au milieu de nations belligérantes, crispé dans l’angoisse latente d’une offensive allemande, le pays s’éreinte à renforcer son dispositif de défense. Amorcée dans les années 30, la fortification des Alpes connaît son apogée durant le conflit 39-45. Un choix stratégique instigué par le général Henri Guisan, conscient de la vulnérabilité du Plateau suisse en cas d’invasion.

La tactique du hérisson
Incapable de résister en rase campagne, l’armée est chargée de bâtir dans le ventre de la montagne un noyau fortifié, inexpugnable. Eclot le concept du Réduit national, pierre angulaire d’un plan de défense fondé sur le principe de dissuasion. L’objectif: instiller l’idée que toute tentative d’assaillir la Suisse serait vaine, sinon interminable et onéreuse.

S’ensuit la construction d’un vaste réseau de fortifications articulé autour des forteresses de Saint-Maurice, du Gothard et de Sargans, elles-mêmes flanquées de fortins, de casemates, de bunkers et de galeries courant sur des kilomètres. A quoi s’ajoutent les ponts minés et les barricades antichars composées de Toblerones, ces immenses blocs de béton armé dont la forme rappelle celle du fameux chocolat. Au bas mot, on parle de quelque 21 000 ouvrages fortifiés érigés par l’armée entre 1940 et la fin de la guerre. Le tout astucieusement caché sous des rochers factices ou camouflé en constructions banalisées pour se fondre dans le paysage. L’art du trompe-l’oeil poussé à son paroxysme.

Hôpitaux, usines, bases aériennes… La Suisse était parée pour survivre en sous-sol

Un mythe national égratigné
Aparté: au lendemain des hostilités, et plus encore durant la Guerre froide, les pontes suisses s’échinent à poser le Réduit national en symbole de la neutralité. De la volonté de résistance. De la défense de l’esprit démocratique face aux idéologies totalitaires. Une version embellie de l’histoire qui prête depuis le flanc à de vives controverses. Fonds juifs en déshérence ou refoulements aux frontières, nombre d’affaires ont écorné le mythe d’une Suisse dépeinte en parangon de vertu. De même, le sens du Réduit continue d’alimenter les querelles politico-historiennes autour du rôle du pays durant la guerre: collaboration déguisée pour les uns, résistance héroïque pour les autres.

La fortification des Alpes, opérée dans le culte du secret, n’en demeure pas moins une prouesse de l’architecture militaire. Elle témoigne avec éloquence de l’abnégation de nos aïeux. Des craintes de leur temps également. Y sont ensevelis les souvenirs de milliers de soldats mobilisés. De même qu’une part de notre mémoire et de nos velléités anciennes. Aussi ambivalentes fussent-elles. Fin de l’aparté.

Le spectre du péril rouge
Le conflit 39-45 terminé, on continue pourtant de fortifier. De creuser des kilomètres d’excavations arrachées à la roche. D’enterrer des pièces d’artillerie toujours plus profondément. Et ce jusqu’au terme de la Guerre froide (47-91) et de ses paranoïas. Voyez plutôt: dortoirs, cantines, boulangeries, hôpitaux, arsenaux. Mais aussi usines, bases aériennes et planques pour l’or de la Banque centrale. Dans les profondeurs tentaculaires de son réseau de défense, la Suisse est parée pour survivre en sous-sol. Le tout épaulé par une farandole de bunkers déguisés en chalets, prêts à pilonner tous azimuts la moindre incartade du bloc de l’Est. Certains ensembles peuvent accueillir jusqu’à 25 000 hommes. De véritables villes souterraines.

Mais, de guerre lasse, la "fourmilière humaine" tombe peu à peu en désuétude, une fois la crainte d’une invasion communiste dissipée. Coûteuse et obsolète, la majeure partie du dispositif est démantelée. En cause: l’évolution du contexte géopolitique, la modernisation de l’armement et le nouveau visage des menaces (place à la cyberguerre et au terrorisme). En 1994, la cure d’amaigrissement de l’armée achève de sceller le sort des gardes-forts. Et avec lui d’un système de défense militaire unique au monde, qui aura souffert le temps mais jamais les batailles.

Ces musées disent moins le triomphe des canons que la vulnérabilité des hommes

Une valeur de souvenir
Seuls une poignée d’ouvrages conservent aujourd’hui une utilité militaire. Ainsi du fort de Dailly et de quelques bunkers classés "top secret". La plupart des édifices démantelés ont été réaménagés en abris civils, affectés à d’autres fonctions étatiques ou tout bonnement murés et livrés à la nature. Certaines friches militaires, passées en mains privées, connaissent des reconversions inattendues: en entrepôts, en caves à vin ou à fromage, en hôtel éphémère, à l’instar du Null Stern Hotel dans l’abri antiatomique de Teufen, ou même en escape game comme à Vernayaz. D’autres ouvrages encore, bichonnés par des associations de passionnés, sont accessibles au public. Des lieux de mémoire à la valeur inestimable.

Fureter dans les forts du Scex, de Cindey ou de Pré-Giroud, c’est l’occasion privilégiée de s’imaginer le quotidien des Suisses mobilisés durant la seconde déflagration mondiale du XXe siècle. De se figurer leur angoisse lors des veilles interminables, à scruter l’horizon menaçant, recroquevillés dans la promiscuité moite et sombre d’un bunker. Ces musées vivants racontent moins le triomphe des canons que la vulnérabilité des hommes. Une expérience désarmante.


10 forts militaires suisses qui épatent la galerie

Bon à savoir
Par respect pour le personnel qui assure bénévolement l’entretien et l’animation de la plupart de ces ouvrages, pensez à réserver votre visite suffisamment à l’avance. Prévoyez de bonnes chaussures et un lainage: les galeries souterraines, en plus d’être humides, affichent des températures de 8°C à 14°C selon les sites.


Fort de Chillon, Veytaux (VD)

Visite insolite dans le fort de ChillonCreusé dans la paroi rocheuse pour barrer le passage vers le Chablais, le fort de Chillon défend d’autant mieux ses secrets que son majestueux voisin, le château de Chillon, attire tous les regards. Sauf que le monument militaire, relégué aux oubliettes au début des années 90, s’apprête à baisser sa garde avec l’ouverture, cet automne, d’un musée à la pointe de la technologie. Au travers d’une reconstitution scénarisée de la vie dans le fort, le site entend propulser le visiteur à l’époque du Réduit national. Réalité augmentée, jeux de stratégie et salle de cinéma complèteront le dispositif. (photo © Agence Explosition)


Escapeworld - Fort de Vernayaz (VS)

Escapeworld - un escape game insolite dans l'ancien fort militaire de VernayazCet ancien fort antichar se dispute le ventre de la montagne avec les sublimes gorges du Trient. Sorti de sa retraite en 2015, il détient depuis la palme de la reconversion la plus insolite. Réhabilitées en escape game grandeur nature, ses enfilades de galeries sombres et humides servent d’écrin aux scénarios apocalyptiques signés Escapeworld (2 à 18 joueurs, dès 12 ans). Haletante, l’expérience permet par la même occasion de palper les conditions de vie des soldats naguère confinés dans les entrailles de la roche. Une double ration de sensations fortes, en atteste notre vidéo !


Fort de Pré-Giroud, Vallorbe (VD)

Visite insolite dans le fort militaire de Pré-Giroud à VallorbeChargé de protéger le passage du col de la Jougne durant la dernière guerre, le fort d’artillerie de Pré-Giroud offre un poignant témoignage d’un passé troublé et encore tiède. La partie émergée de l’ouvrage est constituée par un chalet en trompe l’oeil aux aspects pacifiques. A l’intérieur, une porte blindée mène à un ascenseur qui s’évanouit dans les entrailles de la terre, où l’on découvre plus de 500 m de galeries à l’abri des regards indiscrets, véritable camp retranché équipé pour la vie de 130 "pioupious" en autarcie. Au fil de la visite (1h30) – durant laquelle il est recommandé de bien se couvrir ! –, armement, matériel et mannequins donnent un bel aperçu des conditions de vie dans un tel ouvrage. (photo © Claude Jaccard)


Forts de Dailly, du Scex et de Cindey, Saint-Maurice (VS)

Visite insolite du fort militaire de Dailly à Saint-MauriceLa position stratégique du goulet de Saint-Maurice a conduit dès le XVe siècle à sa fortification. En 1892, le fort de Dailly est bâti. Après sa destruction partielle en 1946, il est garni de deux canons tourelles automatiques uniques en Suisse. En 1911, le fort du Scex se présente alors comme le plus bel exemple de l’évolution militaire. Pendant la Seconde Guerre, le fort de Cindey s’ajoute au patrimoine du site. Liées par une galerie naturelle appelée Grotte aux Fées, les deux forteresses fonctionnent en symbiose jusqu’en 1995. Depuis, elles sont ouvertes au public. Une immersion (2h30-4h selon le fort) dans les lieux de vie de la garnison et l’histoire, parfois tragique, de ces galeries. (photo du fort de Dailly © Saint-Maurice Tourisme)


Fort de Champex-Lac (VS)

Visite insolite dans le fort militaire de Champex-LacAh, Champex et son bijou de lac alpin, un havre de paix ! Qui aurait cru que sous le plancher des vaches se terraient 600 m de galeries arrachées au roc? Construit entre 1940 et 1943, modernisé durant la Guerre froide, ce fort d’artillerie constituait le centre névralgique du dispositif de défense de l’axe du Grand-Saint-Bernard. Désaffecté en 1998, l’ouvrage dévoile aujourd’hui ses secrets au détour de visites guidées (1h). Batteries de canons, magasins de munitions, centrale de communication, mess d’officiers, cuisine, dortoirs, salles des machines, réservoir d’eau… Une petite cité engloutie qui n’a rien d’un mythe. (photo © Pays du St-Bernard)


Fort de Litroz, Trient (VS)

Visite insolite du fort de Litroz dans la vallée du TrientLe fort de Litroz constitue la tête de gondole du dispositif fortifié de la vallée du Trient. Creusé dans une vertigineuse paroi rocheuse, il surplombe de 300 m les gorges mystérieuses de Tête-Noire. Minutieusement restauré, l’ouvrage abrite la totalité de son armement et de son matériel d’origine, si bien que l’histoire de la mobilisation et du Réduit national y résonne particulièrement fort. A noter qu’il est possible de combiner la visite du fort (1h) avec celles des fortifications du col de la Forclaz ou d’un petit musée abritant du matériel militaire de collection.


Fort de la Forclaz, Trient (VS)

Visite insolite du fort militaire du col de la ForclazUn chalet croquignolet aux rideaux brodés, un rocher posé dans la prairie, une grange quelconque, rien qui n’alerte l’oeil, tout occupé à scruter un paysage de carte postale. Et pourtant ! Derrière leurs airs anodins, ces éléments de décor camouflent habilement fort militaire, canons antichars et contre-ouvrage fortifié, toutes mitrailleuses braquées sur le col de la Forclaz. Remises en état et agrémentées de panneaux didactiques, ces fortifications sont gracieusement ouvertes au public. Un but de balade tout trouvé, avec en prime un coup d’oeil imprenable sur le vallon et le village de Trient. (photo © Vallée du Trient Tourisme SA)


Fort de Valangin (NE)

Visite insolite du fort militaire de Valangin dans le canton de NeuchâtelComposé de deux fortins campés de part et d’autre de la gorge, le verrou de Valangin connaît une seconde jeunesse sous l’égide de l’association Pro Fortins. Au prix d’années d’efforts, l’ouvrage défensif, rebaptisé "Musée de la Brigade frontière 2", a été entièrement retapé et repourvu avec du matériel d’époque. L’association possède de nombreux autres ouvrages éparpillés dans le canton de Neuchâtel, à découvrir au gré de diverses formules de visites guidées (1h30-2h, apéritif et repas en option). On pourra même pousser l’immersion jusqu’à manger un repas militaire servi dans des gamelles.


Fort de la Lamberta, Haut-Vully (FR)

Partie de cache-cache insolite dans les grottes de Lamberta, ancien fort militaire à haut-Vully

Connu sous le nom de grottes du Mont-Vully ou de grottes des Roches Grises, le fort de la Lamberta dissimule 200 m de galeries creusées dans la molasse à la force de la pioche. Construit durant la Première Guerre mondiale, il abritait une garnison de 110 hommes et huit mitrailleuses chargés d’assurer la protection du lac de Morat. Aujourd’hui, les enfants adorent y improviser une partie de cache-cache géante, à condition d’avoir emporté une lampe de poche. Ces grottes comptent parmi les nombreux points d’intérêt qui jalonnent le fameux sentier historique du Vully (13 km, 3h30), dont le réduit du Vully et l’oppidum des Helvètes. Petit apperçu en vidéo. (photo © Region Murtensee)


Pyromin Museum - Fort de Corbeyrier (VD)

Visite inolite du Pyromin Museum, un musée de l'explosif niché dans l'ancien fort militaire de CorbeyrierLe premier musée européen consacré à la pyrotechnie, au feu d’artifice et à l’explosif ne pouvait choisir meilleur décor. C’est niché dans la pénombre d’un ancien fort militaire, quelques virages au-dessus d’Aigle, que le Pyromin Museum fait parler la poudre. Simulations d’explosion, maquettes et vidéos didactiques jalonnent cette visite guidée pour le moins atypique. En même temps qu’on lui divulgue les multiples applications de l’explosif, de la poudre noire à la fusée Ariane, le visiteur découvre les conditions de vie des soldats chargés jadis de surveiller la vallée du Rhône. (photo © Pyromin Museum)


Sentier des Toblerones, Bassins-Nyon (VD)

Balade insolite le long du sentier des Toblerones, fameuses défenses anti-chars héritées de la Seconde Guerre mondialeAménagé le long de la ligne fortifiée de la Promenthouse, construite durant la mobilisation de 39-45, le bucolique sentier des Toblerones (18 km, 4h25, parcourable en plusieurs étapes) tire son nom des barrages antichars dont les blocs de béton évoquent une marque de chocolat suisse. Au fil de l’itinéraire, une succession d’ouvrages militaires et de curiosités naturelles se disputent le regard du promeneur. Les fameux Toblerones, colonisés par la végétation, offrent un spectacle empreint de poésie. Chemin faisant, on se laissera peut-être duper par ces malicieux fortins d’infanterie déguisés en maison, à l’instar de la Villa Rose, classée musée (visite ou location sur demande). (photo © Peter Colberg)

Par Frédéric Maye - 21 juil. 2020

Notes et avis